Une histoire pour notre temps

Les mondes fantastiques

Une histoire pour notre temps

Messagepar Aventia » 14 Sep 2011 21:13

Une histoire pour notre temps
(Editorial sur Tinuviel.ch du 1er mai 2004) - Ecrit avant la révélation des tortures de prisonniers irakiens.
Et c’est ainsi que débuta le troisième age en Terre du milieu. Les histoires devirent légende, les légendes devirent mythes – et certaines choses qui ne devaient pas être oubliées furent perdues. » Avec cette phrase débuta le film de la trilogie du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien.

La bonne nouvelle est, qu’à la fin les hommes auront plus conscience de ce qui fut perdu, mais qui pourrait être retrouvé.

Bien des années ont passé depuis que j’ai lu la trilogie de Tolkien. Ce fut 1986, un ami m’apporta les bouquins alors que j’étais clouée à un lit d’hôpital. Comme beaucoup d’enfants de cet age – je fut tellement enthousiasmée par cette histoire d’heroic fantasy que j’ai dévoré les trois livres en quelques nuits. Au delà de la fenêtre, j’admirais une plaine entourée des couleurs flamboyantes de l’automne canadien – cela ressemblait à une scène des Terres du Milieu. Cet univers parallèle fermé – avec sa propre géographie, son histoire, ses langues et même sa musique – fut un endroit bien plus agréable que l’école privée – poussiéreuse – où mes parents m’avaient inscrite.

Je préférais un monde de hobbits, d’elfes, d’orques et de nains à ces véritables nains intellectuels que l'on rencontrait dans cette école catholique pas vraiment „progressive“. Il y a beaucoup de mondes alternatifs, qui furent issus de la fantaisie des auteurs de science-fiction – Gormenghast, la trilogie de Norman Peake, ou les travaux de Lord Dunsany, etc. – mais personne ne me toucha de la façon dont Tolkien le fit. L’histoire de l’anneau unique correspondait à mon orientation idéologique, appelait à l’action politique et au libre arbitre. Dans le « Seigneur des Anneaux », il est montré comment les puissances exercent leur pouvoir qui les corromps inexorablement, une véritable dramatisation de l’axiome célèbre de Lord Acton, «le pouvoir a tendance a pervertir et le pouvoir absolu pervertit de manière absolue», tel qu’il l’a écrit à l’évêque de London Mandell Creighton, au 19ème siècle.

Dans cette lettre, il écrit également, ce qui fut moins connu : "Les grands hommes sont presque toujours de mauvais hommes, même s’ils n’ont que de l’influence et non le pouvoir" - ce que les personnages du monde de Tolkien ont parfaitement conscience, en face de la souffrance omniprésente associée à cette puissance. Voyez comment Tolkien sépare les bons des méchants : les premiers sont représentés par les hobbits, il s’agit d’une sorte de faune anglais, avec des pieds poilus et de petite stature, les habitants heureux de la Comté, laquelle bien sur fait penser à un comté britannique.

Si les grands hommes sont presque toujours de mauvais hommes, alors les hommes ordinaires, ou les hobbits ordinaires – lesquels aiment l’ordre, vivre dans un cadre clair et détestent toute aventure –, sont presque toujours de bons hommes (ou hobbits). Personne n’est plus ordinaire que le héros du roman épique de Tolkien, Frodo, qui allie des caractères étonnant allant des valeurs bourgeoises au tournant du 19/20ème siècle – liaison à la terre, amour de la nature, solidité - et la croyance que les gens doivent exclusivement s’occuper de leurs affaires et (plus important) de leurs plaisirs. Les hobbits déjeunent, pour ensuite prendre un second déjeuner, et un snack d’avant-midi, et un diner, et ensuite… - vous avez l’image. Ils aiment manger, adorent leur beau comté britannique, leur vie en général, et parcourent en général la voie du milieu, mais également les classes moins favorisées jugent le monde et voient venir la grande guerre.

De l’autre côté, dans l’épopée à multiple facette de Tolkien, les elfes sont des êtres plus sévères et mystérieux, la source d’anciennes connaissances, dont l’apparence et la culture apparaît surhumaine, c’est-à-dire les humains idéalisés, tels qu’ils auraient pu être ou dans un futur favorable qu’ils pourraient devenir. Lles magiciens, bien faibles parfois, ressemblant à des humains, sont les gardiens de l’Ouest et les protecteurs du monde des humains. Toutefois, ils ne leur sont pas tous bienveillant. Gandalf est le meneur des «bons» personnages. Alors qu’il est représenté comme étant plutôt grand et impressionnant, comme il sied à un magicien de cette puissance légendaire, Gandalf est également très amical et en un certain sens parfois très ordinaire : en premier lieu à cause de son sens de l’humour et deuxièmement étant attaché à la Comté, ce lieu où il se sent vraiment chez lui.

Les „méchants“, d’autre part, sont un groupe de créatures sans humour, impliquées dans des rivalités et vivant dans un monde totalement chaotique. Les orques, en fait des elfes dégénérés, sont des créatures puantes vouées à Sauron, le Mal : leur sentiment premier semble être le désir du sang. Ils habitent dans l’Est du monde de Tolkien, ainsi qu’à Mordor, l’épicentre du Mal. Les nains sont isolationnistes; leur monde souterrain est une adaptation complète à leur besoin de chercher et d’accumuler des métaux et des pierres précieuses : ils sont isolés de la lutte épique, un peu comme la Suisse – toutefois l’influence croissante du seigneur ténébreux les menace également.

L’opposant de Gandalf, Sarouman, fut un bon magicien, mais dont la fin fut terrible. Il joua avec le pouvoir, s’associant à Sauron et fit d’Isengard une région industrielle et militaire. Sarouman usa de son pouvoir afin de créer une race d’orques encore plus grande et terrible. Il détruisit le paysage autrefois si paisible en construisant une route, en appelant à la vie les usines du Mal, lesquelles couvraient d’ombre le ciel et le pays décimé, ressemblant désormais à un paysage lunaire. Sauron, le seigneur de Mordor, gouvernait un pays volcanique, complètement ruiné, où aucune plante et aucun animal ne pouvait normalement survivre. Toutefois, à la place d’une rhétorique anti-industrielle, anti-capitaliste, «verte», Tolkien suggère une pensée plus profonde : ce Mal est nécessairement infectieux, il va se répandre partout, et tout va devoir s’y soumettre, y compris les paysages. L’esthétique de Mordor et d’Isengard reflète l'âme de leur souverains.

Sauron, nommé le seigneur ténébreux, n’est pas seulement le symbol du Mal, mais également un personnage convaincant, regroupant tout ce que Tolkien détestait: le besoin de pouvoir, le désir de contrôler autrui et tout simplement la laideur de la damnation. Sauron est un être pervers et inutile, poussé par son besoin de pouvoir de donner à ce sentiment une forme réelle : l’anneau de pouvoir qui contrôle les autres.

Certains considèrent le „Seigneur des anneaux“ comme une force culturelle puissante contrant l’impérialisme américain, cet empire qui semble inévitable aujourd’hui. Depuis la fin de la guerre froide, les théoriciens du «conservatisme national» ont fait croire à leurs gens qu’ils doivent fonder un empire mondial. Après le 11 septembre 2002, des impérialistes tardifs tel Mark Steyn et des auteurs neoconservateurs ont déclaré qu’il était maintenant temps de faire revivre en théorie et en pratique la politique coloniale britannique, comme modèle de la politique étrangère américaine. Tel Sauron, ils désirent un anneau afin de tout dominer – et ainsi de créer un nouvel ordre mondial. Plus les Etats-Unis d’Amérique se profileront comme première puissance mondiale, plus la ville Washington D.C. ressemblera à Mordor.

Il existe une scène dans le film, lorsque le conseil de Fontcombe débuta, qui souligna le thème de la volonté politique et du libre arbitre. Un débat eu lieu entre les héritiers de Gondor – les hommes – et les elfes à propos de l’anneau unique qui pourrait être retourné contre son créateur. "Pourquoi ne devrions-nous pas utiliser le pouvoir de Sauron contre lui-même ?" - "Non !" s’écria Gandalf qui suivit l’argumentation avec une angoisse croissante. "Vous ne devez pas l’utiliser – Il ne peut être utilisé, sinon vous vous perdez vous-même.» Il continua en expliquant qu’un mauvais moyen ne pouvait aboutir à une bonne fin. L’anneau unique est Sauron parcequ’il représente sa puissance – ou plutôt son désir de puissance – et c’est cela qui doit être détruit si les hommes, les hobbits, les elfes et les nains veulent vivrent en paix.
Ceci dit tout, n’est-ce pas ?
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Re: Une histoire pour notre temps

Messagepar Arachnea » 14 Sep 2011 21:14

C'est très nuançable...
Les peurs de Gandalf sont elles dues à la nature profondement corruptrice de l'Anneau, du pouvoir ou des faiblesses toutes humaines qui le composent ? Ces peurs sont elles les même que celles de Galadrielle ?
Dans le Seigneur des Anneaux le Mal triomphe du Mal avec la folie de Golum. Peut être est cela aussi qui arrivera dans notre monde... en plus sanglant, en moins dramatique... en plus absurde.
Je me demande souvent si un quatrième âge peut exister... chaque ère à son Sauron... chaque peuple à son Morgoth...
Mais dans une lutte de cette ampleur... il serait dément de croire en des forces manichéenes qui ne peuvent que faire perpetuer le cycle.
Peut être faudrait il un Monstre.... qui façonne son Sentier d'Or... (comme l'Empeureur Dieu de Dune)

Et puis...l es peuples comme le Rohan sont aussi sinistres que les hordes d'orcs soumis. Leur destin est plus triste encore... attachés à une identité qui n'est pas la leur... liés à elle par des valeurs induites. Ils servent et meurent noblement avec la plus grande loyauté. Mais comprenent ils le sens de ce sacrifice ? non.... Et le Roi comprend il ce qu'il leur vole ? non....
Et cela pour quoi ?..... parfois pour survivre... parfois pour de la gloire...
Satisfaction de besoins primaires.... inexorablement.
Les mêmes mécanismes que Sauron... mais l'autre versant de la pièce.
Peut être serait il temps de changer de jeux.
Bref si le Seigneur des Anneaux peut être très ironique quant à l'Ennemi il l'est tout autant au sujet de l'axe du Bien... qui sont victimes jusqu'au bou de l'histoire. Leur destin était écrit bien avant qu'il ne se réalise.

Que peut il se passer alors... ?
-abolition du pouvoir ? impossible
-toujours associer pouvoir et conscience extérieure ? utopiste et irréalisable
-offrir la conscience à tous ? contraire à la nature humaine
-détruire définitivement le lien entre l'homme et l'animal ? rêve merveilleux
Arachnea
 

Re: Une histoire pour notre temps

Messagepar Aventia » 14 Sep 2011 21:15

Gandalf est conscient que l’anneau ne peut être utilisé pour faire le bien. Galadriel est un être plus complexe que ne le laisse paraître le film ou même le livre du « Seigneur des anneaux ». Pour la comprendre, il faut connaître le Silmarillion. Résumons brièvement qu’il s’agit de la demi-sœur de Feanor, un elfe Noldor remarquable ayant entre autres fabriqué les Silmarils, ces joyaux contenant la lumière des arbres, accaparés par Melkor et qui seront la cause du premier massacre d’elfes par des elfes. La plupart des elfes de la tribu des Noldor, y compris Galadriel, fuirent le pays bienheureux, poursuivant Melkor, mais également sous la damnation de Mandos. Feanor trouva bientôt la mort et ses fils seront incapables de reprendre les Silmarils à Melkor. Des millénaires plus tard, Frodo se présente devant cette dame, le film la présente bien: elle n’a rien d’une vamp comme l’imagine les jeunes hommes, elle est fatiguée, déçue et triste. Elle partage le destin de son peuple, bien qu’elle ne soit coupable que d’avoir suivit son demi-frère au moment du bannissement. A cet être, Fodo présente l’anneau ! Cela est bien différent de Gandalf, la tentation est bien plus forte ! Oui, Galadriel deviendrait une reine puissante, belle et admirée… bientôt crainte et repoussante ! Elle rejète la gloire éphémère et pour cela les Valar vont lui pardonner sa faute passée.

Dans le « Seigneur des Anneaux », Gollum n’est pas le Mal, mais une victime. Gandalf dira : « Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les sages ne peuvent voir toutes les fins." Frodo aura pitié de Sméagol, ce n’est que grâce cette « bonté » , que Sam réprouve, que le Bien triomphera du Mal. Toutefois, il y a l’aspect que vous mentionnez également chez JRRT : le Mal se battra lui-même, pensez à l’accomplissement de Melkor, de sa déstinée et du message d’Iluvatar qui lui était adressé. Le bilan de Melkor n’est certainement pas positif, mais grâce à ses agissements, sa révolte contre les autres Valar, sont apparus le soleil, la lune et les montagnes. Iluvatar lui dira : « Même toi, Melkor, tu verras qu’à la fin, tu n’auras servi que mon plan ! ». Une pensée insupportable pour cet esprit indépendant. Oui, les lois de la nature sont parfois cruelles. Les mammifères n’ont eu une chance sur cette planète que parce que les dinosaures ont disparus. Il existe beaucoup d’exemples de ce genre.

Cela nous amène à la discussion classique sur la nature du Bien et du Mal. Dans le modèle le plus simple, il s’agit de forces opposées, la résultante en serait notre monde. Dieu serait ainsi le Bien et le Mal à la fois. Bien sur, ce genre de concept est rejeté par la tradition judéo-chrétienne. Pour eux, et également dans l’esprit de Tolkien, le Mal est l’absence de Bien. L’Anneau est quelque chose de très spécial. Satan et Sauron furent des « anges déchus ». Ils ont refusé la voie de Dieu ou d’Iluvatar. Les chrétiens appellent cela le « libre-arbitre » ; ils ont pris la mauvaise route et n’ont pas rebroussé chemin, pour différentes raisons. L’Anneau n’est pas l’incarnation du Mal, mais fait partie de l’esprit de Sauron. C’est pour cela qu’il est maléfique, sans pour autant être le Mal. Il faut essayer d’interpréter dans le contexte du fervent chrétien qu’était JRRT.
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Re: Une histoire pour notre temps

Messagepar Arachnea » 14 Sep 2011 21:15

J'avais lu le Silmarillion... mais vous me donnez envie de le relire...
Mais vous avez raison... l'anneau est la cristalisation d'un but ou d'une émotion Unique... qui domine et assiège.
Et cette émotion se détruit elle même... après tout... une faim dévorante est condamnée à une mort rapide.
Vous me faites une drôle d'impression...
Que rêvez vous de construire ?
Arachnea
 

Re: Une histoire pour notre temps

Messagepar Aventia » 14 Sep 2011 21:16

Tant qu'on rêve de construire, on a encore l'impression d'exister.
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