Emeutes à Matongé: La révolte du sang bleu


Emeutes à Matongé: La révolte du sang bleu

Messagepar Linda Mondry » 18 Déc 2011 18:59

Emeutes à Matongé : La révolte du sang bleu

Linda Mondry


Image Carrefour nocturne à Matongé

Davantage que les deux cents arrestations administratives, c’est l’instauration du couvre-feu qui m’a tout d’abord intriguée. Enfin plutôt l’interdiction de rassemblement de plus de dix personnes : c’est pas trop souvent qu’on impose ce genre de mesure dans un quartier de la capitale, surtout durant toute une longue semaine. Je suis donc arrivée chez mes voisins de Matongé, ou plus ou moins, juste après la baston. Les poubelles publiques – fondues – y étaient encore fumantes et les autres, en cette veille de ramassage, partout éventrées. Dans la noirceur de l’éclairage public scintillaient des éclats de verre orangés tandis que des clients de toutes nationalités mangeaient et buvaient presqu’innocemment dans les nombreux restos et cafés. Combis portes ouvertes sur des boucliers, place St-Boniface. Enfilades de gyrophares à la Porte de Namur. Partout, patrouilles de police…

Bien sûr, je n’y suis pas restée. Juste un peu circulé parmi les badauds éparses et les curieux fumeurs de cloppes. En essayant de ne pas trop me faire remarquer. Y’avait une autopompe en train de noyer une fin d’incendie… Une fumée opaque et âcre de fumigène qui pique au nez et aux yeux aussi. Et les ouvriers communaux qui, déjà, faisaient place nette. « Tu cherches quelque chose ? » a fini par me demander une face de belge : « J’suis juste un peu curieuse… » Sauf que je l’ai à nouveau rencontrée quelques centaines de pavés plus loin : « Ben… J’suis journaliste », j’lui ai dit quand il m’a annoncé chercher quelque chose à acheter. « Ca ne me semble ni vraiment le moment ni vraiment le quartier », je lui ai répondu alors que j’apercevais des traces de voitures brûlées. Manifestement des émeutiers avaient du fuir par les rues adjacentes mais, finalement, tout était rendu au calme. Un Bengladeshi un peu trop collant à éloigner, seulement, mais pas de doute : ça avait bien déchiré. « Tout ça pour quelques pavés dans des vitrines », avait regretté mon jeune compatriote toujours bredouille. Pas sûre que le commerçant en train de téléphoner devant sa vitre éclatée soit exactement du même avis.

Le lendemain soir, sans doute, la poussière serait retombée et, en remontant du bas de la ville mon estomac criait franchement famine. Je rêvais d’un plat de chèvre que les belges sont bien en peine de concocter. « Tu veux de la coke ou de l’héro ? », me lance un métis alors que je pénètre dans une ruelle. « Non, merci bien » : je ne goûte pas de ce met là. « Mais qu’est ce que tu cherches ? », tandis que je reluque à travers des carreaux. « Je cherche de la chèvre plutôt. Mais de la bonne… » Sympa, le gars m’indique ses adresses favorites où, dans l’une d’entre-elles, m’accueille par de savantes tapes de mains un immense black apparemment bègue. A l’autre extrémité du bar un plus petit me détaille assez impassible. En attendant ma commande, je tente de partager une bouteille de bière (grande comme il se doit) avec eux : « Je… J, j… Je pa… Pa, p, p… Pars ! », me lance le premier tandis que le second décline mon invitation sans aucune expression. Déni pour déni, dans les effluves délicieuses émanant de la cuisine, je lui présente mes omoplates.

Ici, c’est pas vraiment le readymade asiatique. Alors, j’ai pas pu me retenir quand, bien plus tard, une fille est passée sous mon nez avec un plat de tripes fumantes. Un « Ho p’tain ! J’ai faim ! » déride mon compagnon qui incite, enfin complaisamment, la serveuse à me proposer une cuillère. En fait, j’adore aussi ce petit bouillon de légumes que j’avais déjà pu déguster avec des enfants de la rue lors d’un voyage en Afrique. Avec les piments congolais abondants, les petits morceaux blanchâtres et visqueux-caoutchouteux semblent encore plus délicieux. « La dernière fois que j’ai fait ça à une blanche, elle est repartie en ambulance », rit-il alors que je détends ses yeux en souriant. « Ne me prends pas trop pour une innossainte, s’il-te-plaît… » : une invitation africaine à partager un repas ne se refuse, par contre, dans aucun cas. Je rends donc la pareille avec ma chèvre élégamment entremêlée d’oignons. « Le problème, c’est que les belges n’acceptent pas », me confie mon hôte en détournant le regard. Le jus voluptueux et la viande infiniment fondante tapissent déjà nos estomacs et, à peine à côté de l’assiette, je réponds :

- Ben tu sais, pour moi, que tu sois belge, congolais, chinois ou marocain…

- Non…

- Je sais… Tout le monde ne pense pas comme moi mais bon…

- Non, non ! Nous et les marocains, ça n’a rien à voir !


Ouitch ! Je crains, entre eux aussi, une touche parfois trop habituelle de racisme…

- Et pourquoi ça ?

- Parce que nous, on a du sang royal.

- Entre Kabila et Mohammed VI, heu…

- Non, non ! Avant de devenir une colonie belge, le Congo était propriété royale…


Ha oui ! Heu… Entre nos (ex-)disputes communautaires et les frasques du prince Laurent, j’avais pas vraiment pensé à ça…

- Et donc nous, on fait partie de la famille royale.

- Heu… Oui. En quelque sorte…

- D’ailleurs chaque fois que je rencontre une belge, elle me dit qu’il y avait une ou untel de sa famille à Elisabeth ou Léopoldville…


Ben oui, force est de constater : avec mes deux sœurs qui y sont nées… Ma mère, mon père, mes grands-parents et puis mon grand-oncle missionnaire qui, d’ailleurs, vient à peine de décéder… Après plus de cinquante ans là-bas, il en avait carrément attrapé plus d’une pointe d’accent. Et puis c’est vrai que l’accueil pour le roi, quoiqu’on en pense, y a toujours été dithyrambique. On aurait pu croire qu’avec la mort de Baudouin ça allait se tasser mais à la visite d’Albert… C’était rebelote. Carrément Tintin, enfin dans le bon sens du terme. D’ailleurs, c’est pas pour rien que le prince Laurent heu… En fait, ça colle pas vraiment avec ce que disent pour l’instant les médias. C’est plutôt une affaire entre pro et anti-Kabila. Une rivalité africaine qui a dégénéré mais qui, finalement, ne nous appartient pas. « Des sauvages toujours… » déclament même, sans rire, des lecteurs sur les forums des journaux.

Pour peu on s’attendrait presqu’à les croiser avec l’os en travers du nez et la kalach’ à bout de bras. Une mentalité toujours étrangement coloniale dont, au vu des événements, on ne veut carrément plus. Enfin, surtout plus en dispenser la paternelle bienveillance: « Pourquoi dans les rues de Bruxelles ? » C’est pourtant bien l’état de droit et la démocratie ici. On manifeste, oui. Mais pas sans autorisation. La réaction vigoureuse de la police n’en est-elle pas nécessaire ? Des petits casseurs marginalisés n’en auraient-ils pas profité pour évacuer, à l’occasion des tensions politiques, leurs innombrables frustrations ? J’ai même lu, avant de venir, que des groupes de congolais conflueraient de province, en train, pour porter le coup. Seule, à mes yeux, une analyse différente avait été publiée tandis qu’une résidente africaine de Matongé avait passionnément lâché sur Facebook : « Vous feriez mieux de vous intéresser à l’histoire et à la politique congolaise avant de juger. »

- Sans indiscrétion… Tu votes pour qui, toi ?

Le gars, sincèrement bien sapé, baisse la voix et le visage. Comme si les murs avaient des oreilles, il me souffle en une seule syllabe : « Tshisekedi. » Il sort ensuite pour s’adosser à la vitrine. J’emplis nos verres et les emporte pour griller une cigarette alors qu’il me propose un joint, pour sa part. J’avais toujours également lu dans les propos de Colette Braeckman que la population congolaise possédait une haute conscience politique…

- Ben… C’est pas Tshisekedi qui a gagné ?

- Ben si.

- Si on enlève toutes les fraudes et les bourrages d’urnes ?

- Ben oui, évidemment.

- Mais ça ne plaît pas à l’Occident…

- Voilà.


- Et la Belgique s’apprête à reconnaître la victoire de Kabila

En lançant un bref regard vers le bout de la rue, mon interlocuteur s’abrite épisodiquement dans la pénombre d’un pas de porte adjacent. Les mains s’entrecroisent avec l’une ou l’autre silhouette plus ou moins frénétiquement apparue. Disparaissant sans mot dire après l’échange rapide de, toujours, quelques billets froissés. D’un autre côté, il faut bien admettre que ces élections semblent avoir été largement trafiquées. Pas mal de sources médiatiques l’attestent tout autant que la population de Matongé. Tshisekedi, en réalité, serait dépositaire de plus de la moitié des votes alors que les résultats partiels, à l’heure de ce terrain, donnaient pourtant la victoire au président sortant.

Kinshasa serait au bord de la révolution. Le journal télévisé montre déjà des femmes qui traversent le fleuve Congo pour gagner Brazza, certains prétendent que la guerre civile menace à nouveau l’Afrique équatoriale. Et par conséquent aussi son cœur bruxellois. J’avais pourtant, c’est vrai, une assez bonne image médiatique de Kabila. Jeune fils rebelle incarnant, encore quelque peu, la libération du Congo qui, avec un profil bien plus lissé que celui de son père, a enfin fait tomber Mobutu. Bien plus dynamique qu’un vieil opposant qui, finalement, à toujours été là. Alors que rien n’a jamais vraiment changé. Mais précisément Tshisekedi, lui, a toujours bien été présent. Les congolais semblent enfin reconnaître les mérites de l’opposant de la première heure alors que Kabila, en dix ans de règne, est lui d’ores et déjà accusé d’avoir pillé plus de la fortune amassée par le dictateur léopard.

- Le soutien à Kabila est vécu comme une trahison ?

- Après trente ans de Mobutisme, on a eu Kabila-père. Et maintenant, on nous impose de l’extérieur Kabila-fils pour la troisième fois. Mais la démocratie, elle n’est pas seulement pour vous. Elle vaut tout autant pour nous. Regarde ce qui est arrivé à Bemba : à la Cour pénale internationale !

- Oui mais il avait, au moins, perdu les élections…

- … Oui.

- Et puis il y a eu Lumumba aussi…

- Oui.

- Mais Tshisekedi, lui, il ne les a pas perdues… Les élections ?

- On ne peut plus l’accepter. Notre patience à des limites.

- Une trahison d’autant plus mal vécue, à Bruxelles, qu’elle vous paraît familiale ?

- Oui, exactement. T’as tout compris.


Ouitch ! Les belges y z’acceptent pas qu’y disait… Ben les congolais non plus, apparemment. Et c’est vrai – Boum ! – ça a fait mal au Matongé bruxellois ! Le sang n’a fait qu’un tour même s’il n’a, fort heureusement, pas fatalement coulé. Pas sûr que le quartier compte tant de pro-kabila. Enfin, pas de quoi susciter de tels affrontements entre eux. Dans les rues et les cafés, on semble parler avec une relative décontraction de Tshisekedi. Hormis quelques précautions d’usage, pas de polémique particulièrement virulente. Et Dieu sait si Matonge en est pourtant coutumière. Par contre, y’avait des vitrines explosées, des voitures brûlées et des combats avec les flics. Une révolte envers les symboles du pouvoir politique et de la domination économique, plutôt ? C’est vrai que des deux côtés ça a bien morflé. Y’a même eu une victime collatérale… Qu’est ce que ça doit donc être à Kinshasa ?

Ben donc… Y faut pas croire hein ? J’ai passé une excellente soirée. L’accueil des congolais est toujours aussi parfait. Tout ce temps, y’avait bien toujours des belges qui fréquentaient le resto. Y font bien évidemment la différence entre la population et les dirigeants. Relax max. Bon… J’suis rentrée payer ma chèvre, dont la serveuse m’avait gentiment préservé le surplus, et j’ai embrassé mon convive. L’était sympa, le gars. Et assurément mignon. Bon… Avec mon air de m’imposer sans y toucher et mes questions à la con, l’avait fini par pas vraiment trop s’étonner que j’sois journaliste… On s’est alors quittés sans s’engager autrement qu’à-travers-le-destin-qui-fait-bien-les-choses et j’ai plongé dans les rues froides et désertes.

Enfin, désertes… Pas le moindre gyrophare gelé à cette heure-ci mais, tout de même, un jeune black figé. Là, raide comme un piquet sur un coin de trottoir. Les mains dans les poches et la tête dans le capuchon de son polar. Evidemment toujours switchée en mode reportage, je l’ai approché quand il m’a interpellée. Et il avait les yeux, surtout le droit, carrément injectés de sang. Complètement défoncé le mec, et pas avec de la petite bibine. Je ne sais plus trop de quoi on a causé mais, à un moment, il s’est tu. Je l’ai regardé me regarder dans le silence puis il m’a dit : « Personne, sauf toi, ne me donne jamais de considération. » Rooooh… Moi et ma curiosité maladive… C’est mon anniversaire, tu veux pas baiser avec moi ? Non merci c’est pas ma tournée t’arrives trop tard j’suis fatiguée. Mais si, c’est mon nanniv… Rooooh… Mais il est passé minuit c’était hier. Ben non justement… Pfff… Bon, j’vois qu’une solution :

- … ???

- Comme c’est ton nananniversaire, je peux faire qu’une seule chose pour toi !

- … ???

- Te sauter au cou et t’embrasser SEULEMENT SUR LA JOUE pour te dire que je suis vraiment très heureuse que tu sois là, sur la Terre. Tout comme moi, d’ailleurs !


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Et youp ! Comme je le pensais et que c’était sincère, ben… Il a pas moufté tant c’était une vraie surprise ! Là-dessus, le temps qu’y se remette… J’avais décidemment déjà bien marché la moitié de la rue. Malheureusement, ben… Y prenait la même direction. Arrivée au carrefour, je scrute une ruelle sombre. Trop isolée. De l’autre côté, par contre, trop longue distance trop éclairée : il n’aurait aucun mal à m’y suivre. Heureusement là, un jeune belge plutôt innocent qui passe esseulé sur le trottoir. Se doute de rien : « Excusez-moi, mais je me trouve dans l’obligation de vous accompagner. » Je lui explique l’embrouille alors qu’il me demande l’adresse de mon blog sans, bien sûr, nous arrêter de marcher. Puis, fébrilement : « Vous croyez que ça va aller maintenant ? Je ne le sentais plus dans mon dos : Oui, oui. Il était sincère : je suis vraiment contente de l’avoir rencontré. Je voulais juste qu’il voie que, pour moi, il n’est pas seul au monde. Merci pour ce service. Bonne nuit. »

De toutes façons, vu la distance et son état de forme… Je pouvais promptement prendre la tangente dans une perpendiculaire (ça embrouille toujours) et rentrer l’âme en paix. Avant d’arriver, je m’interrogeais sur cet attachement que je ressens effectivement pour l’Afrique et ce plaisir toujours réel que j’ai à pénétrer Matongé. Sur le fait que peu de belges, quel que soit mon entourage et son avis, semblent réellement indifférents aux émeutes secouant le quartier. J’avais un peu de mal, aussi, à penser que les problèmes de ce jeune camé ne m’appartiennent pas du tout. Peut-être, en fait, était-ce vraiment son anniversaire ? Quand j’étais gosse en tous cas, je me souviens… Le dimanche des élections, c’était bien jour de fête.
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